A l'étage de la maison , devant la fenêtre grande ouverte de la chambre inondée lumière , les champs de blé s'étalent à perte de vue . Cet océan d'émeuraude m'attire
irrésistiblement avec une envie d'y plonger la tête la première . Toutes ces sensations me font vibrer et je ne sais plus où je suis ni même qui je suis - peut-être rien -
Une détresse , profonde , s'empare de moi . Je me laisse tomber sur le lit . Muette . Figée . Les yeux fermés comme ceux d'une poupée de chiffon qu'on aurait
cassée . Angoisse du massacre , massacre dans lequel je baigne en eaux profondes , qui m'étouffe , et dont je ne peux me dépêtrer . Ravaler les larmes qui coulent
seules . Rien n'y peut . Haïr et cracher . Violence pour survivre . Rien d'autre n'est permis . L'impasse et l'impuissance avalent les non-dits . Les mots encore
non-dits . Les mots inexistants . Ils apprennent le langage à long souffle de la fuite . Dissimulation profonde . Comment faire pour calmer la respiration tremblante ,
ne pas me heurter aux murs , je regarde en face et recule , face au mur que je fuis , le seul que je vois , et me cogner au mur derrière moi qui me repousse , je suis
prise au piège , la pièce se rétrécit , le blanc tangue , la sueur m'inonde , les araignées restent accrochées à leur fil , pétrifiées , mais savoir rester en
vie , continuer de vivre malgré tout , combat devenu silencieux . La déchirure reste là dans le souffle. Ma peau éclate . Questions . Questions . Questions
. Demandent réponse . Nulle réponse hurle le monde . Monde inachevé , dévasté . Ne pouvoir se défendre et attendre la sentance . La cassure du corps
annonce la chute . Le muscle fond , se désagrège , le coeur cogne en violence . Dans le cri la douleur appelle et se rappelle . Les cris au-dessus de moi , les
mots durs , les injures qui blessent et qui tuent . Les menaces aussi . Une persécution à laquelle je collabore . Un long cri rauque s'échappe de ma bouche et je plaque mes
mains contre les oreilles pour ne plus rien entendre . Les mots sont jetés, crachés , usés , détruits , je suis perdue . Ma vie bascule à l'horizontale . Le
plafond de la pièce s'abat sur moi , mon corps écrase ce qui reste du lit , j'étouffe le cri qui rugit de ma gorge .
Et . La chatte noire dort paisiblement , en boule sur le fauteuil . La tête sur l'arrière-train . Il y a sur le bureau un bouquet de mimosa . On entend seulement
le tic-tac du balancier de la pendule posée sur le piano . Il y a aussi accroché au mur ce tableau qui rappelle le temps où je faisais du cheval , à mes côtés l'ami disparu .
Maintenant dans l'allée du jardin les feuilles mortes jonchent le sol .
Et il y a aussi sur la terrasse un canapé vide qui n'attend personne .
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Longue histoire que cette perte de soi...
Un récit douloureux. Un exutoire. Une femme à côté de son corps durant 28 ans. Cette femme : moi. Un récit aussi où la prose prend une grande part.